Edito


Journaliste ou influenceur : et si on se posait (enfin) la question ?

Dans un paysage médiatique où badges de vérification et millions d’abonnés remplacent parfois la carte de presse, une question s’impose : sait-on vraiment qui nous informe ? C’est le point de départ d’Open Play Studio.

La plupart du temps, quand on est passionné de sport et surtout de football, on ne se demande pas vraiment comment le monde des médias fonctionne. Journalistes, commentateurs, influenceurs peu importe qui nous transmet l’information, on la reçoit et on passe à autre chose. Comme si la source n’avait aucune importance.

Pourtant, les questions méritent d’être posées. « Mon information est-elle fiable ? » « Provient-elle d’un journaliste qui a vérifié ses sources ou d’un compte Instagram avec un badge bleu et deux millions d’abonnés ? » « Est-ce que la personne qui m’annonce un transfert à 23h sur X est soumise aux mêmes règles déontologiques qu’un journaliste de la RTBF ou du journal L’Équipe ? ». Ce sont ces questions qui sont à l’origine d’Open Play Studio.

En troisième année de mes études journalisme à la HEPL, j’ai été frappé par un constat simple : dans le monde du football, la frontière entre journaliste et influenceur est de plus en plus floue. Des acteurs comme Fabrizio Romano ou Sacha Tavolieri, chez nous en Belgique pour ne citer qu’eux, sont devenus des références incontournables dans l’univers de l’information mercato parfois plus cités que les grands médias traditionnels. Mais qui sont-ils vraiment ? Journalistes ? Influenceurs ? Les deux à la fois ?

Plutôt que de répondre à leur place, j’ai choisi de donner la parole à ceux qui vivent ces transformations de l’intérieur. Des journalistes, des experts en déontologie, des voix de la télévision sportive belge. Leur parole, sans filtre, dans une série de podcasts intitulée L’Ère du Journaliste-Influenceur.

Open Play Studio, c’est ça. Pas le buzz, pas le scoop mais les questions que personne ne se pose vraiment. Et il était temps.

Kevin Kabangu — Étudiant en Journalisme 360, HEPL

Partenariats sportifs, paris en ligne, publicité cachée : quand le journaliste perd son indépendance

Entre badge de vérification et liens commerciaux, la frontière entre journaliste et influenceur devient de plus en plus floue. Muriel Hanot, secrétaire générale du Conseil de déontologie journalistique, nous explique où se situe la ligne rouge.

Vous suivez un compte sport sur X (anciennement Twitter) . Il vous donne des infos mercato en temps réel, annonce des transferts avant tout le monde, et de temps en temps, glisse dans son fil une publication pour un site de paris sportifs. Est-ce normal ? Est-ce légal ? Est-ce déontologique ? Pour Muriel Hanot, secrétaire générale du Conseil de déontologie journalistique de Belgique francophone, la réponse est claire : à partir du moment où un journaliste fait de l’information, certaines règles ne sont pas négociables.

Le journaliste ne peut pas être publicitaire

La règle de base est simple. Un journaliste, qu’il travaille pour un grand média ou seul sur les réseaux sociaux, ne peut pas endosser simultanément le rôle de publicitaire. « La distinction doit rester constamment claire aux yeux du public », explique Muriel Hanot. « Un journaliste ne peut pas doubler les rôles. »

C’est précisément ce qui a valu une décision au journaliste et youtubeur français Hugo Décrypte de la part de son homologue français, le CDJM (Conseil de déontologie journalistique et médiatique, l’équivalent français du CDJ belge). Dans ses vidéos d’information, Hugo Décrypte avait lui-même prêté sa voix à une publicité, sans distinguer clairement les deux contenus. Double faute selon le CDJM : ne pas avoir séparé information et publicité, et avoir lui-même, en tant que figure journalistique aux yeux du public, donné sa voix à un message commercial. Une décision avec laquelle le CDJ belge se dit « tout à fait raccord ».

Le cas des insiders mercato et des paris sportifs

La question se pose avec une acuité particulière dans le monde du football, où certains comptes très suivis sur X cumulent informations mercato et publications sponsorisées pour des sites de paris sportifs. Sans citer de noms dans sa décision, Muriel Hanot est claire sur le principe : « Si un journaliste sportif a une page ou un compte et qu’on voit apparaître sur son fil une publicité pour un site de paris sportifs, la question de confusion peut s’installer. »

La vraie question, selon elle, est celle de l’indépendance. Est-ce que la rémunération publicitaire a une incidence sur le traitement de l’information ? Est-ce que le journaliste met en avant tel joueur ou tel club en fonction de paris qui pourraient être portés à son égard ? « S’il ne garantit pas son indépendance, à ce moment-là, on peut se poser la question : est-il vraiment un journaliste, ou est-il plutôt un acteur qui favorise les groupes ? »

Être journaliste sans carte de presse, c’est possible, mais pas sans responsabilités

Un point souvent mal compris : il n’est pas nécessaire d’avoir une carte de presse pour être considéré comme journaliste au sens déontologique du terme. « On ne doit pas nécessairement être journaliste professionnel pour être journaliste », précise Muriel Hanot. « On peut le faire sans la caste. » Ce qui compte, c’est la fonction : dès lors qu’un acteur produit de l’information et qu’il est perçu comme tel par le public, il est soumis aux mêmes règles déontologiques qu’un journaliste accrédité.

Et ces règles sont exigeantes. Respecter la vérité, respecter les personnes, garder son indépendance, être loyal envers le public : ce sont les quatre axes du Code de déontologie journalistique. Des règles qui ne disparaissent pas parce qu’on est sur X plutôt qu’à la télévision.

Et si demain tout le monde pensait que c’est normal ?

Pour Muriel Hanot, l’enjeu dépasse largement le cas individuel d’un compte ou d’un journaliste. « Si demain le public commence à penser que tous les journalistes sportifs peuvent à la fois faire de la publicité pour les paris sportifs et faire de l’information, ça devient problématique. » Le risque est systémique : en brouillant les rôles, on brouille la confiance du public envers l’ensemble de la profession journalistique.

Un constat qui résonne particulièrement à l’heure où des millions de personnes s’informent quotidiennement via des comptes non institutionnels sur les réseaux sociaux, sans toujours savoir qui parle, dans quel intérêt, et selon quelles règles.

🎙️ Cet article est directement lié à l’épisode 01 de notre podcast L’Ère du Journaliste-Influenceur, dans lequel Muriel Hanot aborde ces questions en profondeur. Pour aller plus loin, écoutez l’épisode complet sur openplaystudio.com

Kevin Kabangu — Étudiant en Journalisme 360, HEPL

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